Flannery O'Connor 

La voie du silence E. Hopper

Par Pietro Della  Croce

21/12/21

FLANNERY O'CONNOR, UNE FEMME, UN PARCOURS, UNE OEUVRE

 

Un soir, au bureau, fatigué à la pensée d’une longue et ennuyeuse veille à son début, je découvrais un livre oublié dans le fatras d’un placard. Son titre « les braves gens ne courent pas les rues ». Je scrutais la première de couverture afin d'y trouver l'envie de le feuilleter.

La photo montrait un cowboy et son âne dans un décor désertique écrasé de soleil avec au loin une montagne. Face à l’objectif, le regard de l’homme et de l’animal semblait mettre en garde le lecteur, comme si pénétrer dans cet univers conduisait à faire des rencontres dont personne ne ressort indemne.

Sur le moment et allez savoir pourquoi, j'associais l’impression produite par cette image à l’imaginaire du peintre Edward Hopper. Ses compositions, en effet, exercent une étrange et fascinante séduction. Inondés d'une clarté froide et irréelle, ses personnages, les yeux figés sur des horizons absents, semblent attendre quelque chose qui tarde à venir. Derrière eux, leur ombre, ajoute à l’inquiétude, le malaise d'une atmosphère glaçante. Comme un visage dans le miroir, l'univers de Flannery O’Connor pourrait s’y refléter. Ses nouvelles, une succession de portraits,  condensent dans un style dense, les mêmes  émotions que celles éprouvées devant un tableau de ce maître du Réalisme américain.


" UNE ROMANCIERE COMME IL N'Y EN PAS DES MASSE TOUS LES CENTS ANS"


Elle est née en 1925 dans la ville de Savannah en Géorgie. Elle était dotée d’un fort tempérament, sans doute un héritage de son origine irlandaise. De sa jeunesse on retiendra son goût pour la bande dessinée. Passion d’enfance mise à profit dès sa scolarité primaire dans le journal de son école. Plus tard, elle poursuivra des études à l’université d’Etat d’Iowa où elle préparera un master de journalisme complété par différentes disciplines : littérature, dessin, bande dessinée et rédaction publicitaire. Sa rencontre avec l’écrivain Paule Engel au Writer’s workshop déterminera sa carrière littéraire. Modeste lectrice, mais bourreau de travail, elle se fixera durant cette période un programme de lecture colossal, et dévorera avec une volonté tenace une somme de romans dans tous les genres.

Après une hospitalisation, en 1951, on lui diagnostiquera un lupus érythémateux. Cette maladie familiale incurable déformera son corps ; abimera sa féminité et l’emportera en 1964 dans sa quarantième année

Elle passa l’essentiel de sa vie adulte à Milledgeville, dans le confort d'Andalousie, une jolie propriété héritée d’un oncle. Un grand et beau domaine peuplé d’oiseaux et de paons, espèce qu’elle affectionnait beaucoup.

Jusqu'à son dernier souffle, cette travailleuse inlassable, porta un soin scrupuleux à la correction de ses manuscrits. La rédaction de son premier roman :  Wise Blood , lui demanda cinq ans d'effort et de peine. D’aucun lui reconnaisse d’avoir écrit des chefs d’œuvre, mais son recueil de nouvelles « les braves gens ne courent pas les rues » est le plus abouti. Philippe Muret, professeur de littérature à Stanford écrira sur elle : « l’un des plus stupéfiants écrivains de ce siècle (XXème)… Un romancier comme il n’y en pas des masses tous les cent ans… ».

Comme tout activité humaine, l’écriture romanesque est traversée par les courants sociaux et les préoccupations de son époque, et l’œuvre Flannery n’a pas échappé à cette règle.

Flannery O'connor  affectionnait beaucoup les paons 

UN ECRIVAIN DANS UNE AMERIQUE PROSPERE MAIS CONTESTATAIRE 


L’optimisme régnait dans l'Amérique prospère d'Oconnor. Les années cinquante, en effet, furent l’aube dorée du way of life made in américa. Les classes moyennes et supérieures, urbaines et périurbaines virent leur standard de vie s’améliorer de manière significative. Par contre les classes laborieuses des grands centres industriels et des Etats pauvres du Sud, en profitèrent peu. Oubliées, elles continuèrent à vivoter dans l’ombre de ce rêve sans voir leur condition sociale s'améliorer.

Le mouvement contestataire de la beat-génération est né dans le sillage de ce bouillonnement, radieux pour les uns, mais sans effets notables pour les autres. L’Amérique se transformait au rythme d’une modernité effervescente. Face à l’individualisme carriériste de leurs parents, plus fascinés par l’argent, les honneurs et le pouvoir, cette jeunesse choyée opposait son existentialisme hédoniste et narcissique. Révoltée, elle avait soif d’un épanouissement différent. Aussi rejetait-elle les conventions sociales  consuméristes des classes supérieures et moyennes dont elle était issue. Les jeunes écrivains de ce mouvement se présentaient comme des saints. Flannery les considérait comme de faux mystiques. En quête de rupture, ils se plaisaient surtout à jouer les poètes. Elle jugeait néanmoins leurs critiques fondées. Selon elle, ils avaient identifié une foule de problèmes dans la société.

Les beatniks, comme on les appelait à cette époque, se distinguaient par une existence bohème. Ils se livraient, sans retenue, à une débauche des sens et qualifiaient ces comportements d’expérience, manière, pour eux, de les rendre acceptables. Cette posture rebutait Flannery parce qu'elles falsifiaient, à ses yeux, l’authenticité de leur démarche. A Yaddo, la célèbre colonie d’artistes tous horizons de Saratoga, elle, la pieuse catholique, en avait été le témoin pudique, mais toujours en retrait de tout dévoiement : « Je me suis jointe aux autres une ou deux fois mais je me suis retirée avant qu’ils ne commencent à tout casser » ; ou encore : « Dans ce genre d’endroit il faut s’attendre à ce que tout le monde couche avec tout le monde et si vous ne couchez pas avec le sexe opposé il est entendu que vous couchez avec vos semblables…Au petit déjeuner il n’était question que de soporifiques, de barbituriques et autres drogues. »

 

LE VIEUX SUD : UNE TERRE RUDE GANGRENEE PAR LA VIOLENCE


Le Sud d’alors était une terre violente où la brutalité avait encore un pied dans le wild west. Les mentalités n’y étaient guère policées. Des groupes de musiciens itinérants racontaient, à l'envie, que certains dimanches, à l’heure où les honnêtes gens se lèvent pour se rendre au culte, on ramassait plus de cadavres que de confettis sur le plancher crasseux des honkies tonk, ces bouisbouis miteux et mal famés. A les écouter, il était presque possible de ressentir, les tensions exacerbées sur les dance floor, et d'imaginer la fumée poussiéreuse, le déhanchement des corps moites  aux rythmes, électriques et lascifs, des swamps blues. Pas étonnant qu’au comble d’une promiscuité exaspérante, l’esprit des bad boys, stone et imbibé d'alcool, s’échauffait. Ces gars-là devaient avoir, à n’en pas douter, la détente facile. Un mot, un mauvais regard, une bousculade et ça partait ! 

Cette région était aussi le lieu d'une ségrégation impitoyable. Flannery rapporte à une amie : « Cette semaine le sang a coulé dans le voisinage et une chasse au nègre s’est déroulée dans les bois. Il semble que le coupable s’est tiré une balle dans la tête après avoir tué un blanc »

Des groupes de musiciens itinérants racontaient, à l'envie, que certains dimanches, à l’heure où les honnêtes gens se lèvent pour se rendre au culte, on ramassait plus de cadavres que de confettis sur le plancher des honkies tonk

UN ECRIVAIN DE CONVICTION CATHOLIQUE FACE A  UN LECTORAT INDIFFERENT AU RELIGIEUX


Le roman d’inspiration catholique bénéficiait d’une diffusion modeste dans les milieux protestants. La littérature religieuse ne séduisait plus la génération montante. Portée vers une modernité heureuse et insouciante, cette jeunesse urbaine, plutôt instruit et hédoniste avait soif d’idéal, d’aventures, de  libertés, de grands espaces et de justice sociale. Le déclin religieux déjà bien entamé, s’accélérait, comme le font les galaxies intersidérales dans leur fuite. Pour ces jeunes, exit les interdits, les sermons, la chute originelle et le péché synonyme de culpabilités. Ils désiraient pratiquer, sans état d’âme, ni moralité, les plaisirs défendus.

Comment séduire ce type de  lecteur avec des récits sur le mystère de la vie, la misère de l’homme sans Dieu ou la recherche de la grâce ? Pour Flannery le défi était immense. Si le dicton affirme qu’un estomac vide n’a pas d’oreilles on peut aussi ajouter qu’un ventre repu non plus.

Flannery considérait l’écriture comme un art que  son expérience et sa riche culture littéraire du Sud États-Unien inspiraient.

 

UN ECRIVIAN INSPIRE PAR LE GROTESQUE


Elle fut une nouvelliste reconnue, tradition très représentée chez les auteurs du Sud. Il s'agit d'un genre littéraire court, centré sur une action avec une fin souvent brutale ou surprenante, voire déroutante. Sa technique : la préfiguration narrative ; un style littéraire où le dénouement se laisse pressentir dès les premières lignes du récit. Le lecteur est alors captif, pour ainsi dire, de sa progression dans l’histoire.

Fine observatrice, qualité acquise dans la bande dessinée, sa passion de jeunesse, elle était capable de fixer une atmosphère, une scène ou une expression comme un plan cinématographique.

Ses personnages, souvent qualifiés de grotesques par la critique littéraire, lui ont été inspirés par son environnement socio-culturel. Elle a su mettre en scène avec une redoutable efficacité, la mentalité typique du vieux Sud, cette région où le tragique de l'Histoire se perçoit encore dans la misère sociale de ses habitants tiraillés entre les séductions de la modernité et la nostalgie de leurs traditions révolues.

 

DEVOILER LE MYSTERE DE LA GRACE PAR LE SURGISSEMENT DE L'INATTENDU 


Elle avait foi en la rédemption par le sacrifice du Christ sur la croix. Conviction  impossible   à écarter. Elle aimait affirmer : « vos convictions sont la lumière qui vous guide ». Son regard moral en était pétri. Mais ce mystère, fondamental, la science l’a relégué au rang de superstition. Le savoir savant donne de l’humanité une vision réduite à un déterminisme social, économique et psychologique.  Ainsi, toute croyance en une origine surnaturelle de l’homme se trouve, invalidée et désenchantée comme M. Weber, l'a si bien analysé en son temps. Elle entrevoyait, par conséquent, la difficulté à faire accepter des récits inspirés des dogmes religieux dans un monde déchristianisé. Mais elle n’ignorait pas que le sens de la vie échappe aux savants, plus aptes à manier des corrélations statistiques et à échafauder des théories.

Face au déterminisme réducteur, elle fit le choix d'une vérité spirituelle, imperméable aux lumières de la science. Le vécu, selon elle, est insaisissable par la seule puissance de l’intelligence. Elle se représentait l’homme libre au sein d’un ordre créé selon un plan divin. Point de vue qui l'a conduit à dépasser l’expérience concrète immédiate  pour atteindre l’incompréhensible source spirituelle de la vie. 

Ses personnages sont toujours aux  prises avec le mal et la grâce. Eloignés des habitudes ordinaires de leur environnement.  Ils sont dotés d’une cohérence interne propice au mystère jaillissant de  l'inattendu. Ses fictions agissent comme la lueur d’un projecteur. Ils rendent visible des aspects du surnaturel, impossible à dévoiler autrement parce qu'au-delà de toute esprit de connaissance savantes. Elle livre de surprenants  récits sur la grâce d'une humanité déchue, à la fois comiques et violents. 

Une grand-mère dans « Les braves gens ne courent pas les rues » dialogue avec un dangereux individu surnommé le Désaxé, et déjà assassin de toute sa famille. Elle sera sa prochaine victime. Elle le sait, mais prise de compassion pour cet homme dont l’enfance misérable et chaotique la touche au plus profond d'elle-même, sa foi se revivifie. Dès lors, elle l’accueille comme son propre fils. 

Ce récit, à couper le souffle, prend le lecteur aux tripes et le fait témoin de la scène. On l'entendrait presque crier comme ce fut mon cas : « c’est pas possible ». Le comportement de cette vieille dame paraît, pour le moins, insensé et suicidaire. Se l’expliquer revient à faire intervenir l'action d'une force irrésistible. Cet improbable scénario invite à penser le renversement du sens des choses comme il en est du narratif parabolique. Flannery se sert de ce procédé évangélique pour faire  ressentir au lecteur la présence de la grâce au sein même du mystère de l'être.

Les détails jouent aussi un rôle révélateur  dans ses récits. Ils servent à lever un coin du voile sur l'humanité blessée de ses personnages. La nouvelle « les braves gens de la campagne » montre Hulga, une jeune handicapée bernée par  un vaurien, vendeur de bible ambulant. A l’aide de ce subterfuge  trompeur, il réussit  à lui subtiliser sa jambe de bois après l'avoir embobiné. Chose sans valeur pour ce fripon, mais essentielle pour cette femme instruite et orgueilleuse. Au fil de l'histoire, cette prothèse va symboliser l'âme de cette pauvre fille

Son forfait accompli, ce malhonnête homme, l'abandonne humiliée et dépouillée de sa dignité. Cette cruelle mésaventure lui a ouvert les yeux sur un mal au-delà des conséquences matérielles de ce qu'elle vient de vivre.   Anéantie  et en pleurs, elle réalise que son instruction ne lui sert à rien. Elle a découvert la vérité sur la nature spirituelle de son infirmité. 


UN ECRIVAIN DE TEMPERAMENT 

Sa manière de représenter ou de décrire ses personnages n’a rien d’une douce promenade printanière. Elle ne leur manifesta jamais aucune compassion comme elle l’a écrit dans « Mystère et manière ». Elle posait sur eux des regards sans aménité comme pour rendre plus palpable l’œuvre de la chute dans leur nature : «il avait de grandes oreilles rondes, très décollées, qui paraissaient tirer les yeux de côté. » description qui faisait écho à la déception d'un père qui doutait que son fils devienne un jour bon et généreux.

Entière et sans concession, elle possédait un caractère bien trempé du type : « circuler, y a rien à voir ». Si l’on ajoute à cela une œuvre difficile d’accès, on imagine aisément que le consensus n’était pas son point fort comme l’illustre l’anecdote d'un professeur de littérature qui lui demandait un jour, si la signification du chapeau noir porté par le Désaxé était l’indice de son rôle mystique. Elle lui répondit sur le ton d'un humour pinçant : « pas du tout c’est qu’en Géorgie les paysans en portent un » ; en quelque sorte « mais qu'allez-vous chercher là ! ».


UN AUTEUR MAJEUR, ATTACHANT ET PASSIONNANT


Dans cette époque supposé libéré de Dieu, l’œuvre de Flannery O’Connor témoigne  du mystère de la  vie  habitée par la grâce. Douée d’une finesse d’observation exceptionnelle, pressentait-elle, déjà, derrière les fausses promesses du monde moderne, l'aveuglement  d'une société, chrétienne malgré elle. Ses récits évoquent, en effet, la vaine lutte d'une humanité qui cherche à s'émanciper de  sa nature divine sans jamais y parvenir. Point de vue qui fait d’elle, selon Philippe Muret, un écrivain majeur de notre époque. Par bonheur, son influence littéraire est encore présente. On en trouve, par exemple, l'empreinte  chez l'écrivain  Joyce Carol Oats.

Elle fut et demeure un auteur profond et attachant qui possédait, par nature, le sens du grotesque comme elle-même l’a avoué. Sans doute se voyait-elle comme l’un de ses personnages quand, soutenue par ses béquilles, elle se comparait à un insecte flanqué d’élytres. Il lui fallut beaucoup de force pour supporter sa longue et douloureuse maladie. Le 3 août 1964, sur sa table de nuit, on trouva, sur son bloc note, un message dont le dernier mot était « courage ». Elle était morte depuis une semaine. Elle était dans sa quarantième année.

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